Rémi Leautier produit des films d’action, un genre que le cinéma français ne pratique presque pas. Il n’a pas fait d’école de cinéma. Il forme depuis l’enfance un duo avec Guillaume Pierret, réalisateur : eux deux ont été mis côte à côte à un an, biberonnés aux mêmes films devant le même écran.
Tout commence en 2005 dans le sud-ouest, avec Le Dernier Psaume. Une caméra mini-DV, des copains, et une envie unique : filmer des scènes de combat. Les deux pratiquent les arts martiaux, alors ils se filment eux-mêmes. Rémi passe devant l’objectif faute de candidat, pas par vocation : « on ne pouvait demander ça à personne d’autre qu’à nous-mêmes ». Pour son réalisateur, c’était un enfer, puisqu’il éclatait de rire dès qu’on disait action.
Ils n’apprennent pas le métier, ils regardent des making-of. « Apparemment il faut une caméra pour filmer, il faut un micro pour enregistrer, et puis en avant. » Les effets suivent la même logique : comprendre que les scènes d’action sont de la triche, que le champ contrechamp fait le travail, et remplacer les impacts par des pétards.
Six tournages, quatre courts-métrages terminés. Les deux autres sont morts au montage, une fois les images devant les yeux. C’est le regret qu’il formule le plus nettement, sans pour autant vouloir refaire l’histoire : mieux valait s’arrêter, même trop tard.
Le dernier, Matriarche, marque la bascule. Rémi n’est plus devant la caméra, l’équipe engage de vrais comédiens, et le film porte pour la première fois de vrais dialogues. Il fonde Inoxy Films en 2012.
Puis arrive Balle perdue, écrit par Guillaume Pierret avec Alban Lenoir, l’acteur principal. Rémi parvient jusqu’à Netflix. La réponse tient en une phrase, « c’est pas mal ton truc », suivie de quelques mois pour prouver qu’ils sont capables de le faire. Puis d’un ultimatum : ce sera dans cinq mois, à cause des disponibilités des comédiens. Pas quand vous voulez, maintenant.
C’est là qu’il mesure ce qui lui manque, et qu’il va chercher des coproducteurs, Nolita et le belge Versus Production, des maisons qui ne font pas du tout ce genre de films mais qui ont l’expérience du long-métrage. Le montage financier suit la mécanique habituelle du streaming : un apport du diffuseur, puis du crédit d’impôt et du tax shelter belge.
Tu arrives avec toute ton humilité, et tu arrives avec le couteau entre les dents pour travailler et faire ton film, parce que tu te dis : putain, c’est maintenant.
Sur le passage du court au long, il coupe court au mythe. Les questions sont les mêmes, les interlocuteurs sont les mêmes, la préparation est la même. Ce qui change, c’est le confort, le temps et le nombre de personnes : « les mêmes enjeux, fois cinquante ». Et la durée. Les scènes d’action de Matriarche ont été tournées en deux jours ; Balle perdue a demandé trente-huit jours de tournage. Ce qui s’apprend là, dit-il, c’est l’endurance.
Le film est tourné à Sète, la ville même où Matriarche avait été tourné dix ans plus tôt, et à Marseille. Avec un changement d’échelle dans la négociation : bloquer une rue un dimanche pour un court-métrage n’a rien à voir avec bloquer un centre-ville pendant quinze jours, quand les riverains, eux, ont un travail et des enfants à récupérer.
Balle perdue sort en 2020, entre dans le top 10 de vingt et un pays, et atteint 37 millions de comptes en vingt-huit jours. Rémi décrit un chiffre qui ne se matérialise pas : une salle pleine se voit, une file d’attente se touche, alors que là les gens sont chez eux, sur leur téléphone. Le seul signe concret qu’il retient tient dans cette phrase sur les appels décrochés.
Le passage le plus honnête de l’entretien porte sur la peur. Avant la sortie, il n’était pas confiant, et se disait que ce serait peut-être le dernier : « si tu fais un mauvais film, ce sera disqualifiant, tu n’auras plus le droit de rester là ». Le succès, il l’a d’abord traduit ainsi : il avait peut-être le droit d’en faire un deuxième.
Il n’y a pas eu d’appel six mois plus tard. La directrice des acquisitions, celle qui avait pris le risque initial, les a regardés droit dans les yeux : « bon, les gars, on y retourne ». Et la pression a changé de nature. Sur le premier, l’indulgence était permise, premier film d’action français, petit budget. Sur le deuxième, plus d’excuse : « alors maintenant que vous nous avez montré ce que vous savez faire, voyons voir ».
Mélissa Humler, reçue quelques mois plus tôt dans l’émission, joue dans l’un de ses films.